Il ne met guère en doute que le politique est distinction de l’ami et de l’ennemi, ni que la guerre soit la continuation de la politique par d’autres moyens, formules aussi contestables l’une que l’autre. Qu’on le regrette ou non est une autre affaire. Son érudition multiforme doit peu à la pensée grecque, beaucoup plus influencé qu’il est par la gravité de la pensée germanique et une certaine arrogance de la pensée anglo-américaine. Aron aurait pu le remarquer, sur le plan historique, stratégique comme politique. L’un a été une tête chercheuse, l’autre un gyroscope. Aron est victime d’une confusion fréquente, qui est de considérer que les systèmes juridiques internes sont les seuls efficaces, parce que hiérarchisés, centralisés, appuyés par la force coercitive de l’Etat et fondés sur sa légitimité. Mais leur violation, leur inexécution ? Sartre est subjectif, imprécateur, dénonciateur, péremptoire, injuste, lyrique et littéraire, il adore cibler et exécuter des ennemis. En particulier, le droit international ne retient pas son attention, sinon pour le disqualifier. En outre, se connaître lui-même était plus important que rendre raison du vaste monde. On ne saurait lui reprocher, plus de cinquante ans plus tard, d’être devenu pour partie anachronique. Aron demeure donc un penseur de l’époque des conflits du XXe siècle, de la Guerre Froide particulièrement. Ce livre est le point d’orgue de ses travaux sur les relations internationales, dont il a été l’un des introducteurs en France, sans aller, hélas, jusqu’à faire consacrer leur caractère de discipline universitaire. Mais qui les avait anticipées aussi rapides ? La disputatio intellectuelle ne peut s’attacher qu’à des objets qui le méritent. Il est en effet difficile à classer, à enfermer dans une discipline académique déterminée comme y condamne le corset du CNU pour les carrières universitaires. C’est d’autant plus regrettable dans ce champ d’étude par nature pluridisciplinaire, qui doit conjuguer histoire, géographie, économie, stratégie, science politique, et dimension juridique. Si Raymond Aron n’a guère de certitudes, il a des convictions. Tout comme Clausewitz et Schmitt, Aron considère la société internationale comme une société polémique, non comme une société politique. Le réalisme conduit à constater que cette théorie n’a guère bénéficié à ceux qui l’ont mise en pratique. Or il est constant que le droit international classique, celui du droit public de l’Europe, reposait sur le droit inconditionné des Etats d’utiliser la guerre comme moyen de politique nationale. Paix et guerre entre les nations en est le carrefour, l’état le plus achevé et le compas le plus large de sa réflexion, - avec ce qu’à son époque on dénommait volontiers une analyse spectrale. L’ouvrage demeure, par son ampleur, son compas, sa qualité, les objections même qu’il suscite une source de réflexion sans beaucoup d’équivalents en langue française depuis plus d’un demi siècle. Il en est de même pour les systèmes de sécurité, qui ont pour objet de prévenir la guerre et sont donc à l’articulation du droit de la paix et du droit de la guerre. Leur dimension juridique peut être importante. Tout cela est-il insignifiant en pratique ? Le droit international n’est pas toute la réalité, mais il a son ordre de réalité et d’efficacité. Les évolutions de ce droit au XXe siècle, surtout avec la Charte de l’ONU, n’impressionnent pas Aron, parce qu’en définitive chaque Etat conserve un droit de légitime défense, individuelle ou collective, qu’il peut qualifier discrétionnairement de tel. Les contenus de ce qui constitue les quatre parties de son ouvrage, distribué en XXIV chapitres, ne correspondent pas nécessairement à ces intitulés, spécialement en ce qui concerne la sociologie et l’histoire : cette dernière se limite en effet à l’âge thermonucléaire. Les étapes de la pensée sociologique, peut-être son meilleur livre, est à cet égard à la fois un discours de la méthode et un objet de choix. Là encore, la Charte le permet, puisque la compétence de qualification appartient au Conseil de sécurité. Sans déconsidérer aucune, il les examinait et les évaluait sans complaisance comme sans animosité. Il n’a retenu que l’hypothèse de son échec. Intellectuellement élitiste, il partage un certain pessimisme aristocratique, une vision tragique de l’histoire, avec Tocqueville, dont il a largement contribué à faire redécouvrir l’œuvre alors injustement méconnue en France. Il évoque son « imperfection essentielle», mais il n’a pas dialogué avec les experts. Il évoque son « imperfection essentielle », mais il n’a pas dialogué avec les experts. Professeur émérite à l’Université Panthéon-Assas. Ainsi le droit international est en quelque sorte l’inconnu dans la maison Aron, le point aveugle ou encore le Dieu caché de Paix et guerre… , puisque au fond l’ouvrage ne traite que de la société internationale juridiquement organisée et structurée par le droit, celle des Etats, qui n’existeraient pas même sans lui. Socrate, maître de rhétorique et parfois aussi sophiste que ceux qu’il décrie, n’était pas un érudit et n’a rien écrit. Marqué par les tourments d’une période conflictuelle, désireux d’en analyser les racines et les ressorts, il s’est largement consacré à l’étude de la guerre et des penseurs de la guerre, des moyens de la préparer et si possible d’en éviter le retour. L’intitulé du canonique ouvrage de Grotius en 1625, De Jure belli ac pacis l’atteste. Cependant, leurs caractères et leurs convictions les ont séparés, l’un vers la gauche extrême, l’autre vers la droite modérée. Est-ce l’influence sur lui des auteurs américains en relations internationales, eux-mêmes pour la plupart ignorants ou méprisants en la matière ? Or nombre d’ouvrages qui traitent de leurs approches théoriques l’oublient purement et simplement, comme si la rupture conceptuelle et politique qu’elle apporte était sans substance et sans signification. Individualistes forcenés l’un et l’autre, princes n’ont daigné, publicistes ont été et penseurs, qui ont durablement dominé le paysage intellectuel français. Raymond Aron aurait pu, aurait dû s’intéresser dans le cadre même de son objet à cette entreprise proprement juridique, puisque la Communauté puis l’Union sont des êtres juridiques, qui n’existent et ne fonctionnent que par le droit, comme plus généralement les organisations internationales, qu’il néglige également. En toute hypothèse, ce postulat légal ne semble nullement nécessaire. C’est précisément l’une de ces études qui nous retient ici, l’une des plus connues, des plus complètes : Paix et guerre entre les nations, publié en 1962 et largement réédité depuis mais resté fidèle à sa genèse. Plus précisément, il repose sur une double erreur, ou sur une erreur à tiroir, parce que la première renferme la seconde. Il n’est pas non plus kantien, parce que, historien et sociologue plus que métaphysicien, il ne pose pas l’espace et le temps comme formes a priori de la sensibilité, pas davantage que, sur un autre registre, il ne croit à la paix perpétuelle. Il y a là une pétition de principe infondée, ou fondée sur l’idéologie pacifiste, qui oublie que dès sa fondation avec l’apparition des Etats modernes, le droit international a été un droit de la guerre et de la paix. Ne s’agit-il pas d’éléments de la paix, éventuellement de la guerre ? RAYMOND ARON est l’un des penseurs français qui ont marqué le XXe siècle, et ceci sur plusieurs plans. Paix et guerre traite beaucoup plus de la guerre que de la paix – mais pas vraiment sous l’angle de la conduite des conflits, plutôt de leur menace et des postures que génèrent leur anticipation et leur prévention. 837-861. doi : 10.3406/rfsp.1967.393043 C’est le schéma théorique du Conseil de sécurité, ce qui signifie que, même aux yeux d’un juriste comme sir Hersch, la novation de la Charte devrait conférer la plénitude du caractère juridique au droit international sur cette base. Aron adopte un ton équanime, retourne une question sous tous ses angles, consulte les experts, écoute les témoins, développe longuement une motivation ouverte et hésite à conclure. C’est méconnaître les mécanismes subtils de la politique juridique, de l’équilibre des engagements, de la réciprocité, des contre-mesures, du calcul rationnel qui régule la conduite des rapports entre Etats, de tout ce qui élève le coût de la méconnaissance des obligations juridiques. Le réalisme même conduit à constater que le droit international dans ses diverses dimensions et instruments est l’outil principal des relations internationales. Mais ce chapitre, quoique long et documenté, repose sur une confusion majeure. Mais ne repose-t-il pas, dès l’époque où il écrit, sur des traités, bilatéraux ou multilatéraux ? En revanche, les juristes internationalistes se sont intéressés à Raymond Aron, le plus souvent pour déplorer son dédain. historians, of lawyers and to a lesser extent of economists. SAS Expertise géopolitique - Diploweb, au capital de 3000 euros. En revanche, les juristes internationalistes se sont intéressés à Raymond Aron, le plus souvent pour déplorer son dédain. Les Etats sont des êtres juridiques, c’est entre eux que se noue l’essentiel des relations internationales, c’est à eux que Aron consacre la substance de Paix et guerre entre les nations… Nations dans intitulé renvoie bien à Etats. Encore s’est-on placé ici dans sa logique, en laissant de côté ce qu’il néglige, l’impact de la Charte des Nations Unies, la puissance juridique et pratique du Conseil de sécurité. Cela ne l’empêche pas d’avoir des convictions, et fortes, mais elles ne dépendent pas de l’humeur et se veulent toujours fondées en raison. Quant à la puissance, sa méthode d’analyse est exemplaire : il passe en revue les différentes définitions fournies par différents auteurs, avec une érudition confondante, les critique, pose en passant ses propres critères mais en définitive ne conclut pas, comme si le doute devait toujours bénéficier à son objet. Aron a dû être fâcheusement impressionné par le malheureux destin du Traité de Versailles. Un système horizontal et contractuel, intersubjectif, ne saurait fonctionner. En d’autres termes, un prétendu système juridique qui ne peut discriminer entre les recours légaux et les recours illégaux à la force armée ne mérite pas la qualification de système juridique. Il est étrange, au-delà de Paix et guerre…, que les auteurs d’ouvrages sur les relations internationales en général ou les analystes de situations données n’accordent pas plus d’importance au droit international - peut-être par dépendance intellectuelle à l’égard des doctrines américaines, qui les fascinent, ou par ignorance de ce droit. Le concept de communauté, entre organisation internationale classique et Etats peut trouver des antécédents avec par exemple la confédération interétatique – mais la spécificité de ses instruments juridiques en fait une innovation majeure qui mérite examen. Comment concevoir les Etats sans le droit international, puisque leur statut même en découle ? La vie du droit international s’est largement structurée autour du problème de la guerre, de sa légalité, de ses limites, jus ad bellum et jus in bello, que l’on dénomme désormais droit humanitaire. Aussi considère-t-il que le droit international ne pourrait être efficace que s’il évoluait vers un super-Etat, ce qu’il juge impossible voire dangereux – d’où une imperfection essentielle déjà mentionnée. Comme la bougie de Spinoza, il n’éclaire pas sa base, pire il la méconnaît. Deviendra-t-il, comme Thucydide et La guerre du Péloponnèse, un trésor pour tous les temps, ktêma eis aei ? Il semble pour autant vain de classer Aron dans des catégories faciles et artificielles, telles que réalisme ou idéalisme ou autres, dans lesquelles la paresse intellectuelle veut enfermer les esprits libres. Est-ce l’influence sur lui des auteurs américains en relations internationales, eux-mêmes pour la plupart ignora… Ce n’est pas un essai, c’est une somme. Elle ne comporte pas d’autre légitimité que celle des Etats, et chacun d’eux est seul face à son destin dans un monde à l’hostilité ouverte ou latente. Au surplus, si l’on considère les relations pacifiques entre eux, comment pourraient-elles s’organiser et se dérouler sans recours à ces instruments juridiques que sont les traités internationaux ? Ni philosophes sur l’Aventin ni militants disciplinés, leurs engagements ont découlé de leur jugement et non de leur docilité. Philosophe, historien, mais aussi sociologue, économiste, stratège et spécialiste des relations internationales, l’histoire des idées et doctrines l’a toujours passionné. Tout se passe comme si cet auteur socratique n’avait pas en l’occurrence détaché son regard du fond de la caverne et ne s’était attaché qu’à une illusion, au reflet du droit international déformé par la doctrine, sans l’analyser dans sa réalité juridique. Elles ne les ont pas empêchés de se retrouver à la fin de leur vie intellectuellement opposée sur des valeurs humanistes communes. Plus exactement il l’a analysé comme un débat d’idées au sein desquelles il circulait avec une aisance impressionnante. L’équilibre n’en pas nécessairement besoin, mais les alliances, ou la sécurité collective, reposent sur des instruments juridiques. - La paix par la Loi. Il est un témoin de la profusion de la culture de Raymond Aron, de son érudition socratique mais aussi de l’une de ses limites, en tant qu’il est un contempteur du droit international. On lit le premier dans le flux des grands écrivains qu’il a rejoints, les divertissements de l’imaginaire, et le second avec la certitude d’en tirer des enseignements actuels, la stimulation de la réflexion. On ne s’attachera qu’à deux caractéristiques de l’ouvrage, qui demeure un maître livre. Raymond Aron ne s’intéresse guère au droit, lacune dans sa curiosité humaniste généralisée. On pourra objecter que Aron rejette surtout le droit international comme garant efficace de la paix. Son style parfois filandreux peut fatiguer là où les formules de Sartre soulèvent. C’est montrer à nouveau que Paix et guerre… ne s’intéresse en réalité qu’à la guerre. Le monopole du recours à la force est même pour Max Weber, auteur de référence pour Aron, la définition de l’Etat. Sa curiosité intellectuelle est avant tout tournée vers les autres. Sur ces points Aron n’est pas son disciple. L’un a rédigé des essais, déséquilibre en mouvement, l’autre des études, en recherche d’équilibre. Entendons-nous sur cette expression. En vertu de ce droit, les Etats souverains se voient dotés d’une plénitude de compétences internationales, reconnaissent et respectent la souveraineté d’autrui et la liberté d’utilisation des espaces internationaux, maritimes, extra-atmosphérique notamment. Qu'est-ce qu'une théorie des relations internationales ? Aron méconnaît cette métamorphose d’une société polémique en société politique. Il a mis le monde en idées comme d’autres en conflits.
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